Il parait qu'il faut pas y penser, qu'il faut faire "comme si". Que le passé c'est le passé, que le futur c'est d'la merde & qu'le présent c'est pas mieux. Enfin ça, c'est eux qui le disent. J'ai une toute autre politique, un truc plus laxiste, voyez. C'est que le passé fait partie du présent, & que le présent sera le passé dans le futur. Que les souvenirs, ça rôde souvent prêt du coeur & que finalement c'est pas plus mal, hein. On peut dire que les gens, ils sont un peu barrés, finalement. Vivre dans une seule époque, c'est pas bon pour la santé, il paraît. Les blocages, c'est pas bon pour le cerveau, pour le coeur. Pour tout ça, quoi. Alors moi, j'y pense. D'abord parce que c'est bon pour la santé, & puis parce que il y a des fragments qu'on peut pas oublier sous prétexte que c'est fini. Soyons réalistes, on ne peut rien effacer. Alors allons y franco, les deux pieds dans le plat, de gaieté de coeur. Il faut plonger dedans, fouiner, mélanger tout, s'asseoir en plein milieu & apprivoiser les souvenirs les plus douloureux & les plus touchants. Les laisser venir, reprendre un souffle de vie, & puis repartir. Se dire que tout peut changer, que ça peut recommencer. Si j' avait su. Si j' avait su toutes ces choses à ce moment, il n'y aurait rien eu. Ca aurait été banal, habituel, sans grand intérêt. Ca ne l'aurait pas marquée, elle se serait amusée, la p'tite. Il a suffit que le hasard pointe son nez. Le hasard c'est la rencontre de deux séries causales indépendantes, la coordination de deux processus qui concordent et dans le temps, et dans l'espace. Donc oui, il a fallu que je concorde avec eux à un endroit précis. Si j' avait su. Si j' avait su ce que je voulais sur le moment, si je n'avais pas été indécise. Ca aurait été banal, habituel, sans grand intérêt. Ca n'aurait pas engendré grandes conséquences, elle aurait été anxieuse d'une réponse, la mignonne. Il a suffit que le doute s'installe. Douter, c'est admettre que l'on peut se tromper et être trompé par nos sens ou par nos propres pensées, c'est remettre en question une réalité qui parait évidente. Donc oui, il a fallu que je ne me retourne pas. Si j' avait su qu'il aurait simplement fallu se retourner. Déçue. Je ne suis pas énervée, non. Seulement très déçue. Je trouve ça dommage, voilà tout. Bien entendu, que je serais là le jour où elle se détournera. Et puis tu sais, l'expression ça se travaille. Entre un "j'te kiffe" et un "je t'aime" y'a d'la marge. Et l'impact est tellement différent. Enfin bref. Toujours est-il que parfois le maniement des mots, c' est pas si simple que ça en à l'air. Essaie de comprendre, un "Je te hais." dégueulé sur un ton franc et neutre est beaucoup plus douloureux qu'une droite en pleine tronche. Comme un "Je t'aime." sincère et direct peut-être beaucoup plus significatif qu'un baiser volé. Comprend aussi qu'un "et" remplacé par un "ou", ou inversement, ça peut changer énormement de choses. Vois comme il suffit de deux lettres pour changer la face du monde. Et les choses vont vite, tu sais. Elles ont pris une envergure considérable en un laps de temps assez restrinct. J'peux pas faire autrement que de suivre la cadence que l'on m'impose. Mon coeur se casse tout seul en me laissant plantée là, les bras balants, la poitrine ouverte. Si tu voyais ma gueule de victime de l'amour en franchissant la porte. Putain mais merde. Je t'aime. Tu comprends ça? Je t'aime. Du verbe Aimer. A la première personne du singulier bordel. Avec le pronom "Tu". Ca TE désigne. Tu peux le lire, tu peux le prendre, tu peux même me le renvoyer si tu veux. Je le dis comment? Je t'aime putain. Je t'aime. Nan mais sache que tu me fais royalement chier. C'est pas d'l'amour balancé en l'air, tu sais. Quand j'te dis un truc, reconstruit tes putains de tympans que je t' ai brisé auparavant et écoute moi. J'ai toujours sous estimé la puissance des mots, c'est pire qu'une claque dans la gueule quand on sait pas les manier. Mais tu sais, "je t'aime", ça a jamais été maniable. Alors si on ignore comment le manier, poussons l'ignorance jusqu'au bout. Manions-le n'importe comment. Ecoutes, j'peux plus faire marche arrière. Je t'aime. C'est pas définitif, biensûr. Mais on peut pas dire non plus que ce soit passager, tu comprends? Tu m'as pris mon indépendance, c'était à tes risques & périls. Maintenant tu te demmerdes, t'as une p'tite fille qui est amoureuse de toi qui t'colle au cul .